Marc Abensour, Ambassadeur de France en Malaisie, répond à nos questions
Entretien conduit par Athénaïs Pinard Legry, le 6 février 2026.
Monsieur l’ambassadeur, vous êtes normalien et agrégé de philosophie. Cela influe-t-il sur votre quotidien professionnel ?
MA : Dans un premier temps, je pensais que cela n’aurait aucun lien avec mon métier. J’ai voulu être diplomate pour me confronter au monde réel, rencontrer les autres cultures, entrer dans l’administration active, être avec des équipes… Sortir d’un cadre livresque.
Dans un deuxième temps, j’ai réalisé que je pouvais reprendre certaines choses de cette formation. D’abord, la rigueur sur le choix de la terminologie dans la façon de présenter nos positions. Chaque terme est connoté et les significations varient selon l’environnement géopolitique. Par exemple le terme « non-alignement » raisonne différemment en Malaisie. Il faut définir ce qu’on met derrière.
Puisque nous allons travailler sur des textes et des déclarations, nous devons emporter l’adhésion des différentes parties autour de la table. Pour cela il faut expliquer en quoi l’approche de la France est rationnelle. Trouver le centre de gravité, la voie d’un consensus, tout ceci ne s’apprend pas forcément en philosophie, mais commencer par poser le cadre conceptuel aide. Partir de cela est important dans une relation : ce cadre donne les repères, la cohérence et la capacité à hiérarchiser les priorités. Ensuite, on le décline de façon tangible.
Auparavant ambassadeur de France à Singapour puis ambassadeur pour l’Indopacifique, comment voyez-vous l’évolution des relations entre la France et l’ASEAN ?
MA : L’ASEAN est une priorité de la stratégie Indopacifique : 11 pays, 650 millions d’habitants, une économie dynamique (+5 % de croissance sur les 20 prochaines années), l’émergence d’une classe moyenne qui s’étoffe, un très bon niveau d’éducation, l’utilisation massive du numérique… Dans le centre de gravité économique du monde qu’est l’Asie, l’ASEAN prend de l’importance. Mais l’organisation a des fragilités : conflits en Birmanie, entre le Cambodge et la Thaïlande… et il n’y a pas toujours la même approche ni compréhension de ce qu’est l’ASEAN par l’ensemble des Etats membres.
Néanmoins, face à l’assertivité accrue de la Chine, les pays se rendent compte de la nécessité de renforcer leur cohésion. C’est un modèle d’intégration très différent du modèle européen, toutefois dans le contexte de fragmentation et de bipolarisation accrue, ces pays ont un intérêt partagé à jouer le jeu de l’ASEAN ; notamment la Malaisie, membre fondateur.
La présidence malaisienne de l’ASEAN en 2025 était très réussie : avancée sur l’organisation en tant que telle (Vision 2045), initiatives visant à fédérer l’ensemble des pays pour discuter – faisant d’ailleurs preuve d’un beau convening power[1] – du Sommet ASEAN-GCC-Chine, du Sommet de l’ASEAN en novembre avec participation du Président Trump, de l’accord de cessez-le-feu Thaïlande / Cambodge, ou des avancées sur l’ASEAN Power Grid, un programme sur lequel la France et les Européens souhaitent activement contribuer car il implique la lutte contre le réchauffement climatique et le développement des énergies renouvelables.
[1] Pouvoir de mobilisation : se dit de la capacité d’une entité à rassembler différents acteurs autour de la table.
Ces quatre-cinq dernières années, nous sommes devenus beaucoup plus proactifs en tant que partenaires du développement de l’ASEAN. Nous avons adopté un plan d’action dont près de la moitié a déjà été mise en œuvre.
Marc Abensour
Nous avons mis en place des financements auprès du secrétariat de l’ASEAN, notamment pour la formation de jeunes diplomates et pour faire venir des experts au sein de l’organisation.
Par ailleurs, la France est pourvoyeur de sécurité de la zone, elle fournit appuis maritime et humanitaire (HADR). A ce titre, nous nous sommes vu octroyer le statut d’observateurs des groupes de travail de l’ADMM-Plus, l’instance de dialogue des ministres de la Défense de la zone.
Enfin, le volet commercial est essentiel : nous soutenons activement les négociations du traité de libre-échange France-Malaisie ainsi que celles en cours avec la Thaïlande et les Philippines. Pourquoi pas à moyen/long-terme arriver à un accord de libre-échange de bloc à bloc, Union Européenne / ASEAN ? Nous avons également plaidé pour un rapprochement avec le CPTPP, l’accord de libre-échange réunissant plusieurs pays de l’ASEAN et du nord-est.
Les sujets que nous poussons sur l’ASEAN sont en premier lieu : commerce, sécurité / défense, climat.
En Malaisie en particulier, sur quels dossiers prévoyez-vous de travailler pour renforcer les liens entre nos deux pays ?
MA : Nous nous inscrivons dans le cadre de cette stratégie indopacifique.
Je rappelle le contexte mondial : mise en place de sphères d’influence, système multilatéral menacé, tentation d’arsenaliser les composantes économiques et commerciales… L’idée est donc de mettre en place une diversification des partenariats pour accroître nos résiliences.
Marc Abensour
Le constat a été clairement posé par notre Président à l’occasion de son discours d’ouverture en tant qu’invité d’honneur au Shangri-la Dialogue en mai 2025, particulièrement aligné avec celui du Premier Ministre malaisien qui a eu lieu le lendemain.
L’idée est de mettre en place des partenariats de souveraineté afin d’augmenter notre autonomie stratégique, pour ne pas être dépendants. Dans quels domaines en priorité ?
MA:
- Évidemment en sécurité / défense : nous avons une longue histoire avec la Malaisie depuis les années 90 qui demande à être redynamisée.
- Sur la résilience des chaînes de valeur critiques, en particulier pour les terres rares. Nous avons un accord signé en juillet 2025 sous l’égide des Premiers ministres français et malaisiens qui doit encore être mis en œuvre. Il a pour finalité de créer un véritable partenariat sur la question des minerais critiques, ce qui va aider la Malaisie à mettre en place une vraie chaîne de valeur et développer des techniques et procédés respectueux des standards ESG[1], importants pour la France.
- Sur la transition énergétique : nous avons de belles entreprises françaises présentes. Dans le cadre de l’ASEAN Power Grid, la France a des atouts et peut les partager avec ses partenaires.
- Enfin, les Malaisiens ont montré un intérêt pour le nucléaire civil. C’est une perspective ambitieuse qui demande à être structurée car toutes les composantes de l’écosystème doivent être créées dans ce pays : sécurité, communication, recherche, formation…
D’autres sujets s’ajoutent. Je constate la forte présence de l’aéronautique dans laquelle nous avons des compétences à faire valoir. Il en va de même pour le spatial. Côté maritime, il y a de vrais atouts en Malaisie sur lesquels nous pouvons nous appuyer : sécurité, transport, décarbonation. Notons que la Malaisie a signé mais pas encore ratifié le BBNJ, accord sur la protection des hautes mers et des grands fonds.
Pour ce qui est de l’accord de libre-échange, quels sont les secteurs où vous voyez un potentiel de croissance pour les entreprises françaises ?
Nous veillerons à ce que l’accord de libre-échange en négociation garantisse un vrai accès au marché dans le respect des enjeux de développement durable. Nous souhaitons que cela ouvre des opportunités dans l’agroalimentaire, l’automobile, l’accréditation des organismes européens pour la certification halal, et le respect des indications géographiques protégées.
Au regard des tensions actuelles, certains avancent la possibilité d’un conflit en mer de Chine. Quel rôle la France peut-elle jouer dans l’équilibre régional mouvant ?
La France s’emploie à garantir la liberté de navigation en mer de Chine comme partout ailleurs dans le monde. Elle peut déployer des bâtiments dans ces zones en lien avec les pays riverains, sous forme d’exercices conjoints de lutte contre la piraterie ou tout autre scénario de type HADR[2] par exemple. La dernière édition a eu lieu au printemps 2025 : l’exercice LA PEROUSE 25 a fait coopérer neuf pays[3] sur le fait d’assurer la liberté de navigation dans trois zones stratégiques : Malacca, Lombok et la Sonde.
Nous rappelons inlassablement la nécessité d’un règlement pacifique des différends, notre appui dans tout processus de négociation, et le respect du droit de la mer tels qu’énoncé dans la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer.
Nous avons ouvert une école de sécurité maritime au Sri Lanka avec une vocation régionale. Nous avons des centres à Dehli, Singapour, au Vanuatu pour sensibiliser aux enjeux de sécurité maritime. Nous participons au programme européen Crimario de partage d’informations et nous sommes actifs sur l’ensemble de l’espace.
[1] Environnementaux, sociaux, et de gouvernance
[2] Humanitarian Assistance and Disaster Relief
[3] Outre la France, l’Australie, le Canada, les États-Unis, l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie, le Royaume-Uni et Singapour.
La France est une partie prenante en Indopacifique avec ses territoires ultra-marins. Nous avons une vraie capacité de déploiement dans la zone. Nous suivons la situation en mer de Chine avec attention car il en va de la liberté de circulation, préalable aux échanges économiques, et des axes majeurs sont concernés.
Marc Abensour
Etant donné les bouquets énergétiques locaux et le potentiel représenté par les ressources fossiles et minières dans la région, comment pensez-vous que la France et ses entreprises puissent croître localement tout en respectant nos engagements environnementaux ?
Nous avons les acteurs pour travailler sur les énergies décarbonées, l’intérêt qui se confirme pour le nucléaire est intéressant et effectivement, pour nous, il est important d’intégrer des normes notamment dans le cadre de notre partenariat minier.
La France a de vrais atouts sur ces sujets : nous avons une approche globale, respectueuse et une vraie expertise de longue date. Nous travaillons avec le bureau qui développe des normes minières locales parmi les plus performantes au monde, efficaces pour intégrer les impacts, prenant notamment en compte ceux sur les flux liquides et les nappes phréatiques.
Comment évolue la communauté française en Malaisie ?
Avec 3157 inscrits au registre, nous observons une croissance légère qui se vérifie avec les chiffres du Lycée Français de Kuala Lumpur : de plus en plus de familles s’installent. J’invite tous les Français à s’inscrire sur le registre ! Cela présente de nombreux avantages : sécurité, frais réduits sur certaines procédures, capacité à voter aux élections…
En 2026, nous allons permettre le vote en ligne pour les élections des conseillers français de l’étranger et avancer sur les services numériques.
Pour finir, quelle facette de la culture ou quelle destination avez-vous hâte de découvrir ou redécouvrir pendant votre temps en Malaisie ?
J’ai entendu parler du Borneo Culture Museum à Kuching. J’ai hâte de le découvrir et étudier quels échanges et coopérations nous pourrions mettre en place entre ce musée et nos institutions culturelles, notamment le musée du Quai Branly dont j’ai rencontré le président avant de partir.
